Medellín, le phénix de la Colombie

Capitale de la cocaïne, coupe-gorge, ville la plus dangereuse du monde, cité du crime, Medellín incarne à elle seule tous les clichés dont souffre malheureusement toujours la Colombie. Les beaux villages ruraux nous ont d’ores et déjà montré une toute autre image du pays, Medellín va se révéler elle-même un tout autre symbole de la Colombie : celui de la renaissance, du renouveau, et d’une incroyable résilience.

Pour notre séjour à Medellín, nous avons choisi de nous installer dans un petit appartement au cœur d’un quartier résidentiel plutôt tranquille. Ce type de logement permet facilement de se sentir chez soi, même si maintenant chez nous c’est partout ! Il nous permet surtout de nous adapter aux mesures de restriction qui se resserrent progressivement en Colombie, dont la situation sanitaire se complique. Un couvre-feu est désormais en vigueur à 17 h à Medellín et le « pico y cedula » limite les accès aux magasins. Les chiffres pairs ou impairs des numéros d’identité conditionnent votre droit d’aller faire vos courses…

Nous sommes également tout proches du métro, toujours un excellent moyen de se fondre dans la population et tâter le pouls d’une ville. Avec l’image que se traîne Medellín, on pourrait penser que le métro est une zone plutôt à éviter. Ce serait très mal connaître la ville, le métro est tout en aérien et surtout… impeccable ! Pas un graffiti, pas une dégradation, ici le métro est très respecté par les habitants qui en connaissent parfaitement la valeur tant pratique que symbolique. Il a été l’un des piliers de la transformation de la ville. Avec la pandémie, il a été décoré comme une piste pour apprendre à danser. La chorégraphie du Covid ne ressemble pas vraiment à celle de la salsa, les partenaires ne se font jamais face…

Située dans une vallée encaissée, Medellín a largement débordé sur les pentes qui l’entourent, au gré des invasions urbaines qui l’ont fait grandir trop vite. Les quartiers du nord de la ville ont la chance d’être reliés au métro par des télécabines, comme à La Paz. Le réseau est moins impressionnant que dans la capitale bolivienne, mais il est toujours aussi plaisant de survoler les rues et les maisons.

Nous nous arrêtons à Santo Domingo pour profiter de la vue sur toute la ville et découvrir la vie de quartier. Certains habitants viennent spontanément nous souhaiter la bienvenue, comme si voir des touristes déambuler dans la ville était toujours un peu inattendu.

Il faut avouer que l’on ne vient pas à Medellín pour admirer son centre historique ou son architecture coloniale, la ville en est totalement dépourvue. Son intérêt est ailleurs. D’abord, elle propose un lieu parfait pour passer un jour de pluie avec les enfants : le Parque Explora, un parc d’activités ludiques consacré aux sciences, un équivalent de la Cité des sciences à Paris. Un chouette endroit où les multiples expériences ont attisé la curiosité de nos scientifiques en herbe.

Ville natale de Fernando Botero, Medellín est également incontournable pour découvrir les œuvres de l’artiste en complément du musée de Bogotá. Sur la place baptisée en son nom, en plein cœur du populaire quartier central, trônent 23 de ses sculptures au style toujours aussi reconnaissable. Botero en a fait don à la ville pour contribuer à l’œuvre de transformation de Medellín. Un joli don sachant que chaque sculpture est évaluée à un million de dollars pièce ! La place brasse touristes, vendeurs ambulants, zonards, et prostituées, sans que les statues n’en soient affectées.

Adossé à la place Botero, le musée d’Antioquia consacre aussi plusieurs salles à l’enfant du pays. Son trait tout en volume se décline sur des thèmes aussi variés qu’une visite fictive de Louis XVI et Marie-Antoinette à Medellín, une famille colombienne, des natures mortes, la tauromachie…

…ou l’histoire récente du pays dont Medellín a été le théâtre. La mort de Pablo Escobar, abattu sur les toits de la ville, les explosions de voitures piégées, les règlements de compte à la mitraillette immortalisés par Botero nous rappellent que Medellín revient de loin.

Pour s’en rendre compte, se contenter de déambuler dans les rues de la ville ne suffit pas. Il faut plonger dans son histoire et dans ses quartiers et à ce titre, une visite guidée prend vraiment tout son sens à Medellín. Nous commençons par un « city tour » afin d’avoir un premier tableau global de la ville. Bon, Medellín n’est franchement pas très séduisante au premier regard, c’est une cité de béton sans charme architectural particulier qui pourrait inciter à vite passer son chemin. Mais en écoutant son histoire, ses souffrances, ses drames, sa métamorphose et sa résurrection, nous réalisons l’insatiable pulsion de vie qui anime ce béton.

Rongée par la violence pendant des décennies, Medellín est désormais l’incarnation urbaine d’une force vitale salvatrice : la résilience. La ville a réussi à prendre un nouveau départ grâce à une politique audacieuse de transformation fondée sur l’urbanisme social et l’éducation. Elle s’est ainsi livrée à une véritable reconquête des espaces que plus personne n’osait fréquenter par l’action des travailleurs sociaux et des embellissements culturels, telle la place Botero, lieu où nul ne se rendait auparavant. Elle a parallèlement construit des bibliothèques et mis en place des programmes éducatifs dans les endroits les plus mal famés afin de proposer aux jeunes d’autres voies que la criminalité. Symbole de cette reconquête des espaces et des esprits, l’ancien quartier général des trafiquants est devenu le secrétariat de l’éducation !

La volonté de Medellín d’aller de l’avant et de dépasser son lourd passé semble plus fort que tout, à l’image d' »El Pájaro », l’oiseau de paix sculpté par Botero. Endommagé par l’explosion d’une bombe en 1995 lors d’un concert qui se déroulait sur la place attenante, l’oiseau incarne la mémoire des 22 victimes de l’attentat, jamais revendiqué, et des 200 bombes qui ont secoué Medellín durant ces années noires. Botero a refusé que la statue soit enlevée et a fait don d’un nouvel oiseau installé juste à côté, rappelant ainsi avec force que l’on peut reconstruire sans oublier.

La transformation de Medellín est encore plus saisissante lorsqu’on visite la comuna 13. Ludovic, un français installé en Colombie depuis quelques années, nous guide en compagnie de la famille « des Gnocs », croisés initialement à Bogotá, dans ce quartier pauvre longtemps pris en otage par la violence et devenu aujourd’hui un immanquable de Medellín.

La comuna 13 est née d’un phénomène d’urbanisation malheureusement commun dans beaucoup de grandes villes sud-américaines : l’invasion. Dans les années 1960, des populations fuyant les conflits armés et des paysans pauvres se réfugient sur les flancs inoccupés de Medellín et s’y installent. Il n’y a rien, ils construisent donc leurs « maisons » avec ce qu’ils trouvent : terre, pierres, bois, plastique… Les autorités délaissant totalement ces bidonvilles, les habitants organisent eux-mêmes leur approvisionnement en eau, le raccordement à l’électricité, la construction des rues. C’est ainsi que la comuna 13 et plusieurs autres quartiers sortent littéralement de terre, en périphérie de la ville, sur les hauteurs. Au fil du temps et de l’intégration à la ville, les constructions en dur ont remplacé les abris de fortune et se fondent désormais totalement dans le paysage urbain.

Si la comuna 13 est si emblématique du renouveau de Medellín, c’est parce qu’il y a encore une quinzaine d’années, nous n’aurions jamais pu pénétrer dans le quartier sans craindre une balle perdue. Medellín était la ville la plus dangereuse du monde, la comuna 13 en était le quartier le plus dangereux…

LE SAVIEZ VOUS ? Avant de devenir la deuxième ville la plus peuplée du pays, Medellín était un petit village fondé par les espagnols en 1616 qui a végété pendant 250 ans. Le village prend son essor au milieu du 19ème siècle avec l’engouement européen pour le café. Les terres fertiles de la vallée se couvrent de plantations et Medellín devient un centre logistique de transport des récoltes de café et se dote d’infrastructures en conséquence. Les années 1950 amorcent le virage sombre de Medellín. Les premières familles mafieuses apparaissent et se lancent dans l’importation illégale de tabac et d’alcool afin de contourner une augmentation des taxes sur ces produits. A partir des années 1970, la production de cocaïne se développe dans le pays, contrôlée par les familles mafieuses qui utilisent les mêmes routes pour exporter que celles qu’elles utilisaient pour importer l’alcool et le tabac. Mais un jeune ambitieux, qui a tranquillement gravi les échelons hiérarchiques au sein d’une de ces familles, va réussir, brutalement, à unifier les familles de Medellín : Pablo Escobar. Adulé par certains, détesté par d’autres, il est celui dont on ne doit pas prononcer le nom afin de ne pas réveiller les divisions. Cette image controversée vient du fait qu’il a aidé beaucoup de quartiers pauvres au prix de milliers de morts à Medellín… La guerre entre les cartels de Medellín et de Calí a en effet longtemps ravagé la ville. Avec 7 600 homicides par an, Medellín détenait alors le triste titre de ville la plus dangereuse au monde. Même Tijuana actuellement n’atteint pas ce taux record d’homicides §
Particulièrement appréciée pour sa position stratégique dominant les hauteurs, la comuna 13 a d’abord été le fief des trafiquants de drogue avant que les groupes armés les plus violents ne se disputent le territoire pour les mêmes raisons. Milices, guérilla des FARCS, et paramilitaires d’extrême droite mettent le quartier à feu et à sang et créent une zone de non-droit allant même jusqu’à s’entendre pour fermer les frontières de la comuna 13 ! L’Etat tente vainement quelques opérations militaires pour reprendre le quartier durant les années 1990, et alimente chaque fois un peu plus le climat de violence en prenant les habitants entre deux feux… Mais en 2002, il décide de frapper fort. Les 16 et 17 octobre, l’opération Orion est lancée. La comuna 13 se mue en champ de bataille : soldats, chars, snipers et hélicoptères se déploient pour reprendre le contrôle du quartier. Le succès militaire laisse derrière lui officiellement 80 morts et une centaine de disparus, des chiffres largement sous-estimés selon les habitants. Difficile de leur donner tort lorsque l’extension du quartier révèle encore des fosses communes… Sans jamais disparaître, la criminalité commence alors à reculer. Surtout, les habitants reprennent leur quartier en mains et vont lui donner peu à peu un tout autre visage.

Les groupes armés tenaient la comuna 13 par la peur, distillant leurs menaces par des graffitis sur les murs. Les habitants vont remplacer les messages de terreur par de nouveaux graffitis, en mémoire des victimes des balles perdues ou pour exprimer des messages politiques. Cette reconquête des murs va alors servir de terreau à l’éclosion d’une nouvelle culture : le hip-hop. Les flétrissures des années noires finissent par laisser place à l’énergie des danseurs de breakdance, au flot des chanteurs de rap et à l’éclat des fresques de street art à chaque coin de rue. En quelques années, la comuna 13 réussit sa métamorphose et s’ouvre au tourisme en 2016. Personne n’y aurait cru 10 ans auparavant…

Chaque fresque délivre un message, de paix, d’espoir, politique ou mémoriel qu’il faut prendre le temps de décrypter pour en saisir toute la symbolique.

Un grand escalator a été construit pour relier rapidement les hauteurs au reste de la ville afin de désenclaver le quartier. Tout comme le métro, l’escalier est particulièrement respecté par les habitants qui l’ont totalement intégré dans leur vie quotidienne. Là encore, pas un graffiti, pas une dégradation !

Les galeries d’artistes ont fleuri et certains graffeurs du quartier ont atteint une certaine renommée dans le milieu.

Une petite rue étonnante retient particulièrement l’attention des enfants. Pour cause, des toboggans ont remplacé le trottoir pour dévaler la pente. Le jeu cache en réalité une tragédie : à ce même endroit, un enfant a été victime d’une balle perdue. Le lieu est désormais figé dans l’enfance mais les colibris peints sur le mur apportent l’espoir : « Volveremos a florecer », « Nous reviendrons fleurir ».

Des drames, les femmes de la comuna 13 en ont affronté beaucoup mais ont pourtant largement contribué au renouveau du quartier. Ludovic nous fait découvrir l’association des « berracas de la comuna 13 », autrement dit les femmes fortes, courageuses. Elles ont toutes perdu un proche dans les violences du quartier ; la présidente de l’association a retrouvé le corps de son fils sur le pas de sa porte… Malgré tout, elles se sont battues pour se former et ouvrir un petit restaurant. L’édifice sans fenêtres vitrées prend l’eau quand il pleut, mais peu importe, toute l’âme de la comuna 13 est là : solidarité, débrouille et volonté d’avancer.

Notre découverte des quartiers de Medellín se poursuit, toujours avec Ludovic notre guide, les Gnocs, et le renfort des Schmidt tout juste arrivés en ville. Une belle rencontre nous attend, celle de la comuna 4, Moravia, et de deux de ses habitantes, Gloria et Michelle.

Gloria est leader communautaire, un personnage essentiel pour la vie et le développement du quartier. Courroie de transmission avec la mairie, elle met notamment toute son énergie à chercher des financements pour appuyer les projets de développement de Moravia. Elle a ainsi été une actrice majeure de la construction du centre culturel du quartier en 2008, qu’elle nous fait visiter avec fierté.

Ce dévouement lui a été transmis par sa mère, Maria Lucia alias Mama Chila, première leader communautaire de Moravia. Le quartier lui a rendu hommage par une jolie fresque en son honneur.

Gloria partage avec passion l’histoire de la comuna 4, tout aussi poignante que celle de la comuna 13. Moravia est née de l’invasion d’un champ dans les années 1950-1960. Quelques maisons de fortune sortent de terre puis le quartier s’agrandit par invasions successives. En 1977, la mairie décide de placer une décharge à cet endroit, en dépit de la présence des habitants. Une colline de déchets s’élève, le moro, attirant les plus pauvres venus faire les poubelles pour récupérer des matériaux et les revendre, voire s’installer sur la colline elle-même. Au fil des années, les déchets accumulés finissent par atteindre 35 mètres de haut !

De plus grande déchetterie de la ville, la colline du moro est aujourd’hui devenue… le plus grand jardin de la ville ! Les couches de déchets ont été ensevelies sous des mètres cubes de terre sur laquelle des plantes ont été disposées pour drainer le sol.

L’invasion de la colline n’est pas pour autant terminée, des familles y vivent toujours et refusent de quitter les lieux. Même si les déchets enfouis ne dégagent aucune odeur, les conditions de vie y restent précaires.

Moravia a également été gangrené par la violence des groupes armés pendant de nombreuses années. Sa métamorphose est plus lente que la comuna 13, mais est en marche. Le quartier s’ouvre au tourisme depuis seulement 3 ans et se couvre de plus en plus de fresques de street art.

L’un des artistes les plus prolifiques est une habitante du quartier : Michelle alias « Jefa », autrement dit « cheffe ». Jefa, l’une des seules femmes dans le milieu des graffeurs, est devenue incontournable à Moravia dont les murs sont devenus sa galerie à ciel ouvert. Il n’y a pas meilleure visite quand l’artiste elle-même vous présente ses œuvres !

Jefa, Gloria et tant d’autres femmes de ces comunas de Medellín au passé compliqué, sont incontestablement des « berracas ». Elles sont la force des quartiers, n’hésitant pas à se retrousser les manches, à se former, à dépenser toute leur énergie pour faire bouger les choses, mues par une immense volonté de vivre, tout simplement… Dans une société encore assez machiste, elles ne peuvent qu’inspirer admiration et respect, tout comme Jefa qui leur a dédié une de ses fresques.

Se plonger dans l’histoire sanglante de Medellín, découvrir l’incroyable mutation de ces comunas, rencontrer ses habitants qui se remettent à peine à vivre, laissera une trace profonde parmi les moments forts du voyage. A l’initiative de Jefa, nous laissons à notre tour une trace de notre passage à Medellín, sur une rambarde de béton de Moravia…

…jusqu’à ce qu’une nouvelle fresque la recouvre un jour.

Prochaine étape : Un Ferrero rocher ?

LES BONS PLANS DES 8 PIEDS :

Ludovic, guide français à Medellín pour la Comuna13 et Comuna 4
+57 311 3296127
Installé depuis quelques années à Medellín, Ludovic n’a pas seulement l’avantage de parler français, il a également réussi à nouer des contacts dans les comunas qui rendent les visites particulièrement intéressantes. Il est à la fois passeur d’Histoire et des histoires des habitants de ces comunas dont la rencontre nous a particulièrement touchés.

Free walking tour dans le centre de Medellín
https://realcitytours.com/free-walking-tour/
Visite gratuite effectuée par un guide habitant Medellín et qui aura à cœur de rentrer dans l’histoire de sa ville. Ce dernier explique, sans tabou, comment la ville s’est transformée au cours des dernières années.

Transport en commun
– Métro, compter 2500 p par personne, tarif unique quelle que soit la distance. Permet également de prendre le téléphérique.
– Taxi : au compteur. A 4, sur une courte ou moyenne distance, le taxi est meilleur marché que le métro.

Une réflexion sur “Medellín, le phénix de la Colombie

  1. Mrs C. dit :

    Quel bel article ! Quel magnifique plaidoyer. Et surtout, quelle belle leçon d’histoire-géo.
    Déjà découvrir la ville d’origine de Botéro -que j’aime beaucoup- puis la force de résilience de cette population. Mais quelle leçon, dites-donc.
    J’ai beaucoup aimé les escalators qui m’ont rappelé Hong-Kong (les fameux Mid-Levels escalator) où, d’ailleurs, je m’étais régalée de peintures et sculpture de Botéro, au Peninsula.

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