Antigua, un peu plus près des volcans

Alain Bashung chantait qu’à l’arrière des dauphines il est le roi des scélérats à qui sourit la vie. Nous à l’arrière des pick-up nous sommes les rois du Guatemala à qui sourit l’aventure. Il n’y a pas mieux que voir défiler les paysages du coffre d’un pick-up pour ressentir le souffle du voyage. A bord de celui d’Elvin, qui a la gentillesse de nous conduire depuis Calderas, nous rejoignons la ville d’Antigua située à une quarantaine de minutes.

Les chicken bus nous manquent tout de même un peu, et c’est presque avec une petite pointe de nostalgie que nous les regardons sillonner les rues d’Antigua. En effet, nous avons prévu de louer une voiture pour la suite, et nous n’aurons probablement pas l’occasion de remonter à bord de l’un d’eux.

Ville à taille humaine et tranquille, Antigua est un hâvre où il fait bon vivre et flâner. Flâner avec prudence toutefois, car le nez du passant un peu distrait peut se faire douloureusement surprendre par les rebords très avancés des fenêtres…

La preuve en image !

Joliment animée autour de sa place centrale encore parée de ses décorations de Noël, la ville nous donne l’impression d’avoir repris une vie à peu près normale, une sensation toujours salutaire… La beauté d’Antigua est restée comme figée dans le temps avec ses belles rues pavées qui se distribuent selon le traditionnel plan hippodamien et son superbe patrimoine architectural hérité de son statut d’ancienne capitale du royaume espagnol du Guatemala.

Cette beauté et cette tranquillité semblent  néanmoins en sursis. Des églises en ruines disséminées aux quatre coins de la ville témoignent d’un passé tourmenté. Entre l’imposant cône du volcan Agua tout proche et l’hyperactif Fuego et son grand-frère l’Acatenango à l’horizon, Antigua paraît un peu trop près des volcans…

Les ruines ne sont pourtant pas les stigmates d’une éruption, mais d’une véritable malédiction sismique. Depuis sa fondation, la cité à été ravagée par plus d’une quinzaine de tremblements de terre, finissant par foudroyer sa prospérité. La cathédrale Saint-Joseph est l’un des vestiges les plus impressionnants de cette flamboyance passée victime de la puissance tellurique des lieux. Sa façade baroque a été reconstruite comme un paravent masquant les ruines de l’édifice détruit par le tremblement de terre de 1773. La beauté ravagée des lieux aurait largement inspiré un poète romantique du 19ème.

L’histoire d’Antigua, aussi mouvementée que son sous-sol, est absolument passionnante. Nous la découvrons grâce à Antonio, un guide local avec qui nous faisons une visite de la ville. En réalité, ce n’est pas un tour que nous faisons avec lui, c’est une véritable plongée dans l’Histoire. Passionné et littéralement incollable, Antonio nous embarque dans une vraie conférence historique tout au long du parcours. 

LE SAVIEZ VOUS ?
Pour comprendre d’où vient la singularité d’Antigua, il faut remonter au temps de sa fondation : le 16ème siècle. Des quatre coins de l’Europe, de gigantesques voiliers partent à la conquête du nouveau monde. A bord de ces navires, des hommes, avides de rêves, d’aventures et d’espaces, à la recherche de fortune. Parmi eux, Hernán Cortés. Avec une troupe de 500 conquistadors, il parvient à abattre l’empire aztèque à coups de ruses et d’alliances en 1521. La conquête achevée, les conquistadors se tournent vers le sud à partir de 1524. Sur les 500 de l’aventure mexicaine, 300 d’entre eux appuyés par 20 000 guerriers mexicains conquièrent les territoires formant l’actuel Guatemala puis créent la capitainerie générale du Guatemala ou royaume du Guatemala. Une première capitale du royaume est fondée à 60 km de l’actuelle Antigua. Trop exposée aux attaques des irréductibles Kaqchikel, elle est finalement abandonnée. Une deuxième est alors construite sur les pentes fertiles de l’Agua. Une fausse bonne idée, les fondateurs ignorent la présence d’un lac à son sommet, dont il tirera son nom. En 1541, un séisme ouvre le cratère et déverse l’eau en contrebas sur les 26 000 malheureux habitants. Seuls 76 en réchapperont… Les survivants viennent se réfugier dans une petite mission franciscaine installée à quelques kilomètres de là. C’est autour de cette mission que naît Antigua en 1543, proclamée troisième capitale du royaume sous le nom de Santiago de los Caballeros de Guatemala. On aurait pu penser que la troisième était la bonne, la cité s’étant considérablement enrichie durant le Siècle d’Or espagnol. A Antigua, on devrait plutôt parler de siècle en or pour les ordres religieux présents. Dominicains, Franciscains, Augustins, Jésuites font main basse sur les terres et villages aux alentours. Imaginez-vous, la seule communauté des 80 moines dominicains était à la tête de plus d’une centaine de villages et d’une fortune estimée à plus de 80 millions de dollars actuels ! Toutefois, suite au puissant séisme de 1773, les autorités sont lasses de reconstruire la ville et décident d’abandonner les lieux pour ériger quatrième capitale du royaume une cité voisine moins remuante , l’actuelle ciudad de Guatemala. 6 000 habitants refusent cependant de suivre et se voient couper tous les accès en représailles. Ne bénéficiant d’aucun ravitaillement, ils sont contraints de s’alimenter principalement d’avocat, ce qui leur vaudra le joli surnom de « panzas verdes », les panses vertes… Après 3 ans de ce régime, ils finissent par abandonner à leur tour l’ancienne, « antigua » en espagnol, capitale pour rejoindre la nouvelle. L’histoire aurait pu s’arrêter là et Antigua devenir une ville fantôme érigée en curiosité archéologique. Mais après 67 ans d’abandon, Antigua va miraculeusement renaître de ses cendres. En effet, à l’est il y a du nouveau. La révolution industrielle se développe en Europe avec ses cortèges d’ouvriers lorsque l’on découvre les effets de la caféine sur l’organisme. Avec l’élan humaniste qui caractérise tant le capitalisme, on convertit petit à petit les masses laborieuses aux bienfaits du café et de la productivité. Les investisseurs allemands sont les premiers à comprendre le potentiel du Guatemala, fraîchement indépendant au début du 19ème siècle. Ils rachètent les grandes exploitations de café antérieurement aux mains des grands propriétaires espagnols et commencent à développer le pays. Arrivés à Antigua, ils reconstruisent la ville sans même que les autorités de la capitale ne s’en aperçoivent, tant les voies de communication sont mauvaises. A compter de 1843, le Guatemala accueille la plus grande communauté allemande d’Amérique latine. Ironie du sort, ils seront tous expulsés du pays exactement 100 ans plus tard, au milieu de la seconde guerre mondiale, par les américains. C’est pourtant peut-être davantage à ces expatriés d’outre-Rhin qu’à ceux venus d’outre-Pyrenées qu’Antigua doit son plan en damier si rigoureux et son ambiance romantique tourmentée…

Quelques arrêts agrémentent la conférence d’Antonio. Nous faisons notamment une pause gourmande avec dégustation de chocolat et de liqueur de cacao, nouvelle occasion pour Antonio de nous régaler de son inépuisable érudition.

Le saviez-vous ?
Le mot chocolat viendrait d’une boisson à base de cacao, sans graisse donc très amère, et épicée, très prisée des mayas. Après la conquête espagnole, les ouvriers mayas des plantations accueillaient toujours leur patron avec un verre rempli de cette boisson en lui disant « chocla tat », qui signifie « bienvenue patron » !

Il nous fait également découvrir l’artisanat du jade dans un petit musée attenant à une belle bijouterie. Les mayas étaient de remarquables tailleurs de jade et réalisaient des pièces d’une grande finesse. Considéré comme un symbole du ciel, le monde des dieux, le jade faisait l’objet d’une profonde vénération. Les membres de la noblesse étaient enterrés avec des masques de jade, signe de leur haut rang et porte d’accès vers l’au-delà. Les tombes comprenaient également des objets en terre cuite, symbole de la terre, et des coquillages, symbole de l’inframonde. Méprisé par Cortés, le jade a été supplanté par l’or sous l’influence espagnole et le savoir-faire maya s’est progressivement perdu. L’artisanat du jade retrouve cependant ses lettres de noblesse au Guatemala à partir des années 1970 grâce à la redécouverte de mines ancestrales.

Le Guatemala est l’un des seuls pays, avec la Birmanie, où l’on trouve du jade « jadéite ». Ce jade, extrêmement rare, est beaucoup plus dense que le jade néphrite que l’on trouve ailleurs, notamment en Chine. 

Nous nous essayons à notre tour à la taille du jade lors d’un atelier de confection de bijoux. Le principe est simple : on choisit un petit morceau de jade brut, puis on le taille et on le polit pendant 2 heures pour repartir avec son propre bijou (collier, bracelet ou porte-clefs). Inutile de vous dire que la forme que l’on choisit reste simple, la solidité du jadéite est incontestable…

Mais comment faisaient les Mayas pour le tailler sans machines ?!

Il reste que nous ne sommes pas peu fiers des colliers taillés (presque) de nos propres mains.

Avec pas moins de trois volcans dans son voisinage, on peut légitimement se demander comment Antigua a pu être épargnée par les éruptions, bien que les séismes soient déjà largement suffisants. Et c’est d’autant plus étonnant que le Pacaya, troisième volcan actif du Guatemala, se situe à un peu plus d’une heure seulement d’Antigua. Bref, quand on vit à Antigua, il faut aimer les risques… ou alors les oublier ! A vrai dire, c’est un peu ce que tout le monde fait lorsque l’on choisit d’aller s’approcher d’un volcan. Au Fuego, on a beau être sur le volcan d’à côté, on dort tout de même sur la pente juste en face des explosions. Alors quand on vous propose d’aller voir les champs de lave directement sur les pentes du Pacaya, il vaut mieux avoir un bon guide et une petite dose de folie. Ça tombe bien, nous avons les deux, et en plus nous ne sommes pas les seuls ! Nous embarquons avec nous Pol, Claire et leurs deux enfants, une famille française tout juste arrivée au Guatemala après avoir voyagé au Costa Rica. Courageux, ils endurent un départ à 4 heures du matin avec nous dès le lendemain de leur arrivée. On a connu des atterrissages plus en douceur. Mais Rolando, notre guide, nous a convaincu de l’intérêt d’un départ matinal afin de devancer les autres groupes et pousser un peu plus loin que la limite autorisée, sans pour autant prendre de risques inconsidérés. Le Pacaya, en éruption depuis plusieurs années, n’explose pas comme le Fuego mais déverse régulièrement une lave relativement fluide sur ses pentes.

En une petite heure et demie de montée, nous atteignons la plateforme d’observation où l’on est censé s’arrêter. Une décision officielle limite en effet depuis peu l’accès aux pentes du Pacaya, ainsi que le temps pour profiter de la vue en raison du protocole Covid, soit pas plus de 20 minutes. Une des nombreuses absurdités des autorités aux yeux de Rolando. Nous nous conformons au moins aux règles sanitaires en restant moins de 5 minutes sur la plateforme avant de poursuivre notre chemin…

Nous passons alors juste à côté d’un panneau indiquant qu’au-delà de ce point, toute personne s’expose à des chutes de pierre, projections et autres coulées de lave. Pas forcément très rassurant, mais Rolando connaît très bien le volcan et nous met en confiance. Au fur et à mesure que nous avançons, le sol change. Nous marchons à présent sur des pierres noires, rugueuses et instables ; ce sont des morceaux de lave solidifiée. Juste en face se dressent l’Agua, l’Acatenango et le Fuego, ainsi que l’ombre projetée du Pacaya, le portrait de famille est complet.

Nous finissons par nous rapprocher des coulées les plus récentes et marchons sur une coulée datée d’une semaine encore tiède. Un peu plus loin, un crépitement se fait entendre. Vous savez, ce doux crépitement du charbon en train de brûler dans un barbecue. Sauf que là, vous avez l’impression étrange d’être au milieu des braises… Des interstices révèlent le rougeoiement du magma juste en dessous. La chaleur qui s’en dégage est intense et pourrait aisément cuire quelques brochettes.

Et bien justement, Rolando propose l’expérience culinaire la plus improbable que nous ayons testée : les chamallows cuits au-dessus de la lave.

Une sensation irréelle selon les propres mots de Sarah. Effectivement. Surtout quand on entend en plus le bouillonnement du cratère à une centaine de mètres au-dessus de nos têtes… Cependant, sans pour autant ni faire les malins, ni faire preuve d’inconscience, nous ne nous sentons à aucun moment en trop grands risques. Sinon, nous n’aurions jamais emmené les enfants jusque-là. Mais il est vrai que l’expérience, complémentaire à celle spectaculaire du Fuego, est plutôt impressionnante.

Et quel pays autre que le Guatemala permet de les vivre aussi intensément, sans principe de précaution à outrance ? En ces temps surprotecteurs et paternalistes, c’est une chance inouïe… D’autant plus inouïe que nous apprendrons le soir même qu’une heure après notre redescente, le cratère s’est arrêté de bouillonner à la suite d’un bel épisode explosif. Plus de lave, plus de fumée, plus rien, comme si quelqu’un avait abaissé l’interrupteur du volcan. Ce n’est pas pour rien que nous nous répétons sans cesse de saisir les opportunités sans attendre. Depuis le Pérou, nous avons banni l’expression populaire « Y a pas de raisons » de notre vocabulaire. Car oui, il peut toujours y avoir une raison…

Prochaine étape : La douceur de vivre…

LES BONS PLANS DES 8 PIEDS :

City tour à pied avec Antonio
Vous voulez en savoir plus sur l’histoire d’Antigua, du Guatemala ou des mayas, tout en visitant la ville ? Antonio est votre homme ! En plus, il parle le français remarquablement bien.
+502 3543 8606

Rando sur le volcan Pacaya avec Rolando
Rolando est un guide sérieux qui est conscient des risques liés au volcan, mais qui fera le maximum pour que votre expérience soit la meilleure possible. Il peut également vous emmener sur l’Acatenango (mais n’a pas de campement contrairement avec v-hiking tour)
+502 4738 0945

Atelier de taille de Jade, avec Freddy
Vous souhaitez fabriquer votre propre collier, bracelet …en jade ?
Il suffit de prendre rdv avec Freddy pour un atelier de 2h.
+502 4895 2267

3 réflexions sur “Antigua, un peu plus près des volcans

  1. a md dit :

    superbes photos de la cathédrale à ciel ouvert et des frères volcans !
    l’histoire d’Antigua est intéressante mais entre séismes et volcans il faut une bonne dose de fatalisme pour habiter là-bas !

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