Shintuya, au coeur d’une communauté amazonienne

A vrai dire, lorsque nous avons débarqué à Salvacion avec la perspective d’y passer le mois de septembre, nous avions une petite crainte : ne pas savoir comment s’occuper, passée la première semaine. Mais le hasard des rencontres va une fois de plus nous ouvrir des portes inattendues…

Celle-ci s’est ouverte chez Oliver, où nous avons croisé la route de Nehemia, notre voisin de tente, de passage pour quelques jours. Ses longs cheveux noirs en cascade encadrant un visage au teint mat et aux traits ciselés ne trompent pas sur son ascendance : un natif d’Amazonie.

Les quelques moments passés avec lui l’amènent à nous proposer de nous accueillir chez lui, dans la communauté « native » de Shintuya. Située à 2 heures de route de Salvacion, c’est précisément là que nous prenons le bateau pour notre tour de 4 jours dans la jungle. Nous décidons donc de ne pas revenir à Salvacion à l’issue du tour, mais de nous poser quelques jours à Shintuya.

Une communauté native est une ancienne tribu autochtone qui a accepté de se sédentariser en se constituant en village reconnu par l’État péruvien. On recense une cinquantaine de communautés natives dans la région de Madre de Dios. Bien que vivant dans un même périmètre, chacune parle sa propre langue et a ses propres traditions. Le statut de communauté native leur permet de bénéficier de programmes d’aides pour la construction d’écoles, d’infrastructures ou de logements, la reforestation. Intention louable aux effets sociologiques classiques : l’assimilation de ces populations dans le creuset national dissout peu à peu leur culture et leur langue.

La communauté de Shintuya appartient à l’ethnie des Harakbuts. A l’instar des autres peuples natifs de l’Amazonie, les Harakbuts ont développé une spiritualité très proche de la nature et une excellente connaissance des plantes, notamment médicinales. La cérémonie de l’Ayahuasca en est le compromis : cette boisson élaborée à base d’une liane a des propriétés curatives mais également hallucinogènes révélant, selon ses adeptes, des visions sur son passé ou son avenir. Elle se prend dans le cadre d’une cérémonie conduite par un chaman après, en principe, une préparation physique et spirituelle de 3 mois. Évidemment, pour ceux pressés de trouver des réponses à leurs questions existentielles, la préparation peut être réduite à 3 jours. Nous ne sommes pas contre déguster quelques termites, mais de là à absorber des psychotropes…

LE SAVIEZ VOUS?
La tradition orale harakbut est riche de nombreux contes mêlant magie, chasseurs et animaux. Saviez-vous que le jaguar n’a pas toujours été le roi de la jungle ? En des temps très anciens, le roi de la jungle était le vautour. Il terrorisait non seulement  les animaux de la jungle mais également les harakbuts dont il enlevait les enfants pour les dévorer. En effet, il possédait d’immenses griffes acérées qui faisait de lui un redoutable prédateur.
Imbu de sa supériorité sur tous les animaux, il se moquait particulièrement du jaguar auquel il ne laissait que les morceaux de viande dont il ne voulait pas. Lorsque le vautour laissait tomber ses restes du haut de son arbre, le jaguar les mangeait en silence. Les harakbuts se lamentaient de voir de plus en plus de leurs enfants disparaître sans pouvoir tuer le vautour. Leur plainte arriva jusqu’aux oreilles du jaguar qui, un jour, décida de jouer un tour au vautour…
Après avoir observé minutieusement son ennemi, il s’approcha de lui et lui dit aimablement :
– Vautour, vautour, regarde ! lui dit-il, en lui montrant ses pattes après avoir rétracté ses griffes. Je me suis coupé les griffes et c’est bien mieux. Pendant tout ce temps elles me gênaient et maintenant je suis heureux, je me sens beaucoup mieux ainsi.
– C’est vrai ce que tu me dis ? répondit le vautour. Tu n’es pas en train de me mentir ?
– Pour sûr cela est vrai, je ne te mens pas. Regarde et touche, tu verras que je n’ai plus de griffes, je me les suis coupées. Tu devrais faire de même.
– Tu crois ? Tu n’es pas loin de me convaincre.
– Oui, coupe-les, tu te sentiras mieux.
– D’accord jaguar, je vais faire la même chose que toi, je vais les couper.
Le jaguar attendit que le vautour se coupe sa dernière précieuse griffe et tendit de nouveau sa patte au vautour. Mais cette fois, il sortit ses énormes griffes et fendit l’air devant lui. Le vautour lança un cri de désespoir, mais il était trop tard.
– Tu m’as menti ! Regarde ce que j’ai fait par ta faute. Maintenant que vais-je faire sans mes belles griffes, se lamenta le vautour.
Le jaguar regarda ironiquement le vautour, se réjouissant de sa disgrâce. Sans lui répondre, il s’éloigna lentement.
C’est ainsi que le jaguar devint le roi de la jungle et que le vautour en vint désormais à manger ses restes…

Qui dit communauté native ne veut pas dire pour autant village de huttes et indigènes au nez percé à moitié nus. La communauté de Shintuya a été fondée il y a près de 60 ans et a désormais des allures de Salvacion en miniature avec ses 250 âmes, ses maisons en bois aux toits de tôle, ses 3 rues et ses 4 « tiendas ». 

Ce sont dans ces petits magasins que nous nous ravitaillons. Ici, c’est tout ce qu’il y a de plus basique : du riz, des pâtes, du thon en conserve, des œufs, quelques fruits et légumes, et avec un peu de chance du poulet. Bref, notre régime alimentaire ne va pas être très varié ! Les locaux n’ont pas besoin de plus, ils vivent essentiellement de leurs champs et de leurs plantations. Ainsi, dans les tiendas, on ne vend pas de bananes, il suffit de les ramasser sur le chemin…

La maison de Nehemia est l’une des rares à avoir conservé une architecture traditionnelle avec son toit de feuilles de palmiers tressées. Le concept est le même que chez Oliver : pas de fenêtres ni de chambres individuelles, chacun dort dans une tente avec matelas. Le confort est sommaire mais suffisant ; de l’eau, de l’électricité, une douche, par contre pas d’internet, pas d’eau chaude et pas de frigo… et des insectes du matin au soir. La vie moderne à l’amazonienne !

A voir la fierté avec laquelle Luis, le père de Nehemia, nous montre son travail de reforestation et de plantations sur les terres communales, on comprend qu’ici la vraie richesse ne réside pas dans le confort de la maison, mais dans la mise en valeur de la terre.

Nehemia cultive lui aussi une immense parcelle où ses plantations sont coordonnées pour lui donner des récoltes toute l’année. Il a par ailleurs planté du cacao qui commencera à produire dans un an et demi. Son projet est d’accueillir des travailleurs volontaires dans sa maison en échange de leur participation à la récolte.

Il se consacre également à l’artisanat en fabriquant des bijoux à partir des variétés de graines ramassées dans la forêt. Notre petite réserve de souvenirs s’est enrichie de nouveaux colliers et bracelets réalisés par Véronique et Sarah qui n’en manquait pourtant pas… et Thomas est plutôt fier de son collier en dents de cochon sauvage !

Notre séjour dans la communauté s’écoule comme dans une bulle. Coupés d’Internet et de l’actualité, nous en venons même à oublier le Covid. A Shintuya, tout le monde semble vivre comme s’il n’avait jamais existé ! Personne ne porte de masque, les hommes se rassemblent pour leur traditionnel match de foot du samedi. Surtout les villageois nous gratifient de sourires à chaque fois que nous les croisons et nous témoignent une gentillesse à laquelle nous étions loin de nous attendre. Nullement apeurés de voir débarquer des étrangers, ils sont au contraire curieux de connaître notre voyage et nous accueillent avec bienveillance. La nouvelle de l’arrivée d’une famille de touristes s’est répandue tellement vite qu’en quelques jours nous avons l’impression de connaître la moitié du village !

Nous avons en plus la chance d’être accueillis précisément la semaine du grand événement de Shintuya : sa pêche communale. La communauté est très attachée à cette partie de pêche collective qui se déroule une fois par an. L’opportunité d’y participer ne se refuse pas ! L’organisation est un peu chaotique : d’abord annoncée pour le dimanche, elle est finalement avancée au jeudi ; le matin même, elle est décalée au lendemain avant d’être finalement maintenue. En fait, elle dépend beaucoup de la météo et de la transparence de l’eau.

Nous nous joignons aux différentes familles du village pour rejoindre en bateau le lieu de pêche. 

Rien que le trajet est une petite aventure en soi. Notre bateau nous débarque sur une petite plage afin de terminer à pied, le fleuve étant trop bas pour passer. Après quelques minutes de marche, il nous faut rejoindre l’autre rive en traversant avec de l’eau jusqu’aux genoux. Arrivés au milieu du fleuve, une autre embarcation nous propose gentiment de nous prendre à son bord pour nous amener jusqu’au site. Le bateau est plus petit et passe plus facilement à contre-courant… en le poussant un peu ! Après une bonne demi-heure de navigation entrecoupée de quelques poussées, nous arrivons enfin au lieu de pêche.

Un bruit de pierres qui s’entrechoquent nous accueille ; les villageois sont en train d’écraser une liane à l’odeur assez forte. Cette étrange liane est l’élément primordial d’une technique de pêche ancestrale préservée par la communauté : la pêche au « barbasco », autrement dit… au poison !

La première étape consiste à écraser la liane afin d’en libérer le poison, un liquide blanchâtre. Pour autant, ce n’est pas lui que l’on récupère, mais la liane qui doit avoir été bien aplatie à grands coups de pierre. Arnaud est initié à la technique comme un vrai natif. Inutile de préciser qu’il faut bien se laver les mains après car le poison n’est pas dangereux que pour les poissons…

Une belle averse tropicale interrompt l’opération et oblige tout le monde à se réfugier sous les arbres. On espère que la pêche va pouvoir se dérouler normalement.

La pluie ne dure heureusement pas trop longtemps et permet de terminer la préparation des lianes. Le temps est néanmoins plutôt menaçant et il vaut mieux ne pas trop tarder pour lancer la deuxième étape.

Une fois les lianes prêtes, elles sont rassemblées dans des sacs filets. Des villageois se disposent ensuite en amont dans la largeur du fleuve, les uns à côté des autres, chacun avec un sac de lianes. Au signal, ils plongent leur sac tous en même temps. Les lianes, au contact de l’eau, diffusent alors le poison en longs filets laiteux.

Les autres villageois attendent patiemment en aval les effets du poison. Une dizaine de minutes plus tard, les petits poissons flottent le ventre à l’air.

Les plus gros en revanche résistent un peu plus mais sont bien groggys. Du bord du fleuve ou des bateaux, il suffit ensuite de les repérer avant de se jeter dessus pour leur asséner un bon coup de machette (côté non coupant) sur la tête, leur tirer une flèche ou les embrocher. La transparence de l’eau est indispensable, sinon ils s’échappent. Nous nous contentons de pêcher un beau spécimen de Sábalo qui paraît pourtant ridicule à côté de l’énorme poisson-chat pêché quelque temps après par un autre pêcheur.

Les pêcheurs redescendent ensuite tranquillement le fleuve en vue de suivre la diffusion du poison et espérer en attraper d’autres. La pêche s’avère cependant moins fructueuse que d’habitude car la pluie, qui reprend au bout d’une demi-heure, trouble rapidement l’eau. 

Nous amorçons à notre tour la descente du fleuve mais à pied, tous les bateaux étant occupés à poursuivre la pêche. Commence alors un long périple qui restera dans nos mémoires… Sous une pluie diluvienne, nous devons passer sans cesse d’une rive à l’autre du fleuve pour pouvoir avancer. Nous le traversons avec de l’eau parfois jusqu’aux cuisses pas loin d’une dizaine de fois. Trempés jusqu’aux os, nous ne voyons pas la fin des nombreux méandres jusqu’à ce qu’un petit bateau nous rejoigne enfin et nous prenne à son bord pour nous ramener directement à Shintuya. Une petite aventure de plus en Amazonie !

La dégustation de notre pêche au dîner s’avère délicieuse, le sábalo étant un poisson assez fin et apparemment assez prisé. Comme le poison n’est absorbé que dans l’estomac, la chair des poissons pêchés au barbasco est tout à fait comestible. La preuve, nous sommes encore là pour en parler !

Nous aurions aimé voir encore un peu plus de la communauté mais Nehemia n’était pas toujours disponible. Il est donc temps pour nous de quitter la bulle et repartir sur Salvacion. Il faut encore réussir à trouver un moyen de transport, la régularité et la fiabilité étant un peu aléatoires… Le bus public local nous ramène toutefois à bon port.

Prochaine étape : Retour à la terre…

LES BONS PLANS DES 8 PIEDS :

Logement chez Nehemia, on y découvre un logement très local, au cœur de l’Amazonie. Il n’y a pas beaucoup de choix de logement dans le village… Compter 10 soles par personne par nuit.
Nehemia envisage de mettre en place du volontariat pour avoir de l’aide dans ses champs.
Whataspp +51 929 670 788

Shintuya est environ à 2h-3h de bus de Salvacion. Compter 8 soles par personnes. Pour les horaires, c’est en général à 7h et début d’après midi. Mais mieux vaut demander aux locaux, c’est assez variable…

Prendre de l’argent liquide avant de venir, il n’y a pas de distributeur ici !

4 réflexions sur “Shintuya, au coeur d’une communauté amazonienne

  1. Karima Amarouche dit :

    Bonjour Arnaud
    Quelle belle aventure que de vivre ce voyage en famille ! je découvre aujourd’hui ton périple. le monde étant petit, une connaissance commune m’a parlé de ton blog alors que nous déjeunions à la cantine.. Il m’a parlé de ton blog. Que je vais suivre avec assiduité.
    a bientôt en ligne

    Aimé par 1 personne

  2. Carbonnel dit :

    Bonjour Arnaud
    Tu as fait rever, le temps de ton récit. Je devais aller en Amazonie, dans une tribu, Avéc un ami qui avait organisé ce voyage à 6 personnes. Mais une catastrophe à eu lieu, donc tout à été annulé. Crois tu que C est faisable, à 2 femmes, et as tu des contacts pour que ce périple soit organisé par nous deux ?? Merci pour tout ce que tu pourras me dire.. Belle suite à Toi ✨✨

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