Yanque, confinement (épisode 2) dans le Pérou authentique

Après celle de Sucre en plein carnaval, une nouvelle opération exfiltration nous attend. Malgré la prolongation du confinement, nous avons l’opportunité de changer de village grâce à Manu. Il a négocié pour nous le taxi le plus efficace qui soit : la police de Cabanaconde ! Elle va elle-même nous escorter jusqu’à Yanque moyennant une petite contribution. En plein confinement, le transfert doit cependant se faire en toute discrétion vis-à-vis de la population. Nous avons donc rendez-vous à 4 h du matin devant le commissariat, en plein pendant le couvre-feu… Et c’est à bord du pick-up de la police que nous quittons Cabanaconde, franchissons les barrages érigés pour le confinement et rejoignons le village de Yanque une heure plus tard. Malgré l’heure et le froid, Thomas est fier de pouvoir monter dans une voiture de police !

Par l’intermédiaire de familles françaises déjà confinées à Yanque, nous avons heureusement un hébergement prêt à nous accueillir à notre arrivée. Nous logerons désormais à la Casa Bella Flor, tenue par Hilde.

Nouvel environnement et nouvelle ambiance pour nous, le changement fait du bien… Ce rapprochement va également nous permettre de résoudre nos problèmes de liquidité car il y a un distributeur dans la ville d’à coté et surtout les enfants vont pouvoir retrouver d’autres enfants…français !

Le nom Casa Bella Flor, la maison des belles fleurs, est issu du nom de sa fille, Flor, mais également du magnifique jardin où les colibris nous rendent visite quotidiennement.

Nouvelle expérience également car Hilde est propriétaire de champs et a besoin de main-d’œuvre pour les récoltes. Elle a malheureusement perdu son mari Natalio juste avant l’arrivée du coronavirus et elle manque de bras en cette période. Les français des familles apportent déjà leur aide et Arnaud se porte volontaire dès le premier jour pour goûter aux joies des travaux des champs (après un réveil à 3 h 30 du matin, il y avait de la motivation !).

L’initiation commence par un champ d’orge. La très faible mécanisation et la multitude des cultures en terrasses font que l’on récolte à peu près comme à l’époque des Incas : à la serpette… C’est comme un voyage dans le temps : avec le dos courbé toute la journée, on se croirait au Moyen-Age dans un de ces tableaux représentant les serfs en train de moissonner au pied du château du seigneur. Pour autant, ce n’est pas du tout vécu comme une corvée : l’activité physique répétitive vide totalement la tête et chasse les préoccupations du moment.

Le plaisir également des premiers partages autour de la chicha, bière locale faite à base de maïs, de l’alcool d’amidon (un alcool assez fort qui a du retour…) et des repas pris au milieu du champ. Les paysages qui nous entourent sont superbes mais le manque de souffle rappelle tout de même que nous sommes à 3.500 m d’altitude.
Le ravitaillement en alcool est assuré en quantité et régulièrement pour donner du courage aux moissonneurs. Rien ne se fait sans commencer par un « petit » verre de chicha. Ici, pas d’eau pour se désaltérer. C’est chicha ou rien !

La récolte est battue avec les mêmes instruments qu’il y a 600 ans : une masse légèrement courbée pour extraire les grains. On lance ensuite le tout dans le vent à grandes pelletées ; la poussière et les cosses s’envolent tandis que les grains retombent au sol. Une fois tamisés, les grains sont rassemblés dans de grands sacs de transport.
Nous voulions de l’authentique, nous voilà servis !

Un nouveau rythme s’installe entre l’activité aux champs, où nous allons à peu près tous les 3 jours, et les apéros et barbecues partagés avec les familles françaises. Toutes trois en camping-car, elles sont stationnées dans le jardin de Joseph, alias Seppu, qui habite à une centaine de mètres de notre chambre d’hôtes.

Seppu était le meilleur ami de Natalio et aide régulièrement Hilde. De nationalité suisse, Seppu a eu plusieurs vies : révolutionnaire au Nicaragua, chef cuisinier, et maintenant artisan dans le cuir d’alpaga. Il nous prépare une soupe chaque semaine et nous fait restaurant le dimanche.

Les premières semaines à Yanque défilent et les récoltes s’enchaînent : quinoa, fèves, pommes de terre, maïs et enfin blé. Toujours avec les mêmes outils, la chicha en abondance, et les repas au milieu des champs.

Les parents de Hilde, Zacharia et Eleonore, participent également. A 85 ans pour le papi et 80 ans pour la mamie, ils ont une sacrée endurance. Au Pérou, on ne connaît visiblement ni les maisons de retraite, ni la retraite…

LE SAVIEZ VOUS?

Le quinoa, appelé aussi riz des Andes, est une plante appartenant à la famille des chénopodiacées (comme les épinards et les betteraves). Ce n’est pas une graine, mais une fleur ! C’est pour cette raison que le quinoa est considéré comme une pseudo-céréale.

Quinoa est issu de l’espagnol « quinua », lui-même dérivé du quechua « kinwa ».
Il existe plus de 120 variétés, aux couleurs très diverses (blanc, noir, rose, rouge, vert, violet, marron) et dont la hauteur peut varier entre 50 cm et 3 m.

Historiquement, c’est sur les hauts plateaux boliviens que la production de quinoa démarre. La graine est cultivée et récoltée à l’ancienne, manuellement ; on en trouve des traces au Pérou et en Bolivie remontant à plus de 5 000 ans. Il est néanmoins délaissé par les conquistadors à cause de son absence de gluten qui le rend inapproprié à la fabrication pain. Consommé depuis des siècles par la population des Andes, on le redécouvre en Europe dans les années 1970 pour pallier aux intolérances au gluten. La consommation de quinoa dans le monde est en pleine croissance. Plus de 90 % de la production mondiale provient de la Bolivie et du Pérou.

Le quinoa est une des rares cultures capable de survivre et de se développer dans les climats les plus difficiles. Alors qu’il pousse naturellement dans les zones montagneuses, les paysans péruviens ont commencé à le cultiver à plus basse altitude pour palier à la demande internationale. La plante ne s’étant pas facilement habituée à son nouvel habitat, les agriculteurs ont malheureusement fait le choix d’utiliser beaucoup de pesticides. Ces pratiques rendent les agriculteurs boliviens plutôt mécontents, car jusqu’à présent, ils dominaient la culture (bio) du quinoa ainsi que les exportations…

Avant d’être consommées, les graines doivent être débarrassées de leur couche protectrice. Cette étape consiste à les frapper, les écraser ou les frotter pour enlever la saponine, puis ensuite à les laver pour supprimer tous résidus. Dans la région de Colca, pas de machines… Pour ce faire, le quinoa est battu dans les champs et les graines sont ensuite filtrées grâce au vent qui emmène tous les détritus. Puis les graines sont écrasées à la force des pieds et sont enfin lavées.

Nous devenons experts dans la connaissance des différentes productions de la région et découvrons de nouvelles variétés de pommes de terre (il faut dire qu’il y en a plus de mille au Pérou).

LE SAVIEZ VOUS?
L’oca du Pérou est une tubercule comestible originaire des hauts plateaux des Andes. Sa saveur est voisine de celle de la pomme de terre, mais avec l’acidité de l’oseille en plus. L’exposition des tubercules au soleil pendant au moins une semaine permet de réduire leur acidité.

Nous n’avons pas manqué de participer à la récolte de la plante emblématique du continent : le maïs, cultivé en abondance par ici. Par contre, il n’a rien à voir avec notre maïs transgénique à la teinte jaune standardisée. Les grains sont multicolores.

Le village de Yanque est situé à quelques kilomètres de l’entrée du canyon de Colca et offre de belles opportunités de randonnée. Le confinement se poursuit, mais les règles se sont légèrement assouplies. Les enfants ont désormais le droit de sortir une heure en journée (ce qui ne nous empêchera pas de sortir un peu plus longtemps, la campagne étant déserte). Nous continuons à porter les masques, mais savons qu’aucun cas de Covid ne s’est déclaré dans la région. D’ailleurs, tous les commerçants ont été testés dans le village, tous négatifs.

Pour notre première sortie, nous marchons jusqu’aux ruines de Uyo Uyo, ancien village inca détruit par les Espagnols. Une très belle ballade au milieu des terrasses à l’aller et un petit esprit Maragua pour le retour avec la traversée d’une rivière à gué un peu épique. Nous aurions bien fait un petit plouf dans l’une des nombreuses thermes naturelles présentes dans le coin, mais toutes sont fermées pour cause de Covid…

La fin de la quatrième prolongation du confinement approche et nous attendons les nouvelles annonces du président. Prolongera ? Prolongera pas ? Au regard des chiffres de contaminations, nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous nous préparons, au mieux, à une régionalisation du confinement qui permettrait de circuler un minimum, au pire à une nouvelle prolongation de 15 jours. Alors quand il nous annonce une cinquième prolongation du confinement mais pour 5 semaines d’un coup, soit jusqu’au 30 juin, c’est un peu la douche froide. Celle-là, nous ne l’avions pas vu venir… Au moins, nous sommes fixés pour le mois de juin : nous le passerons à Yanque.

Une fois les récoltes finies, la routine reprend un peu plus ses droits mais nous continuons de faire quelques randonnées. La campagne environnante est très jolie et on peut admirer au loin le volcan Sabancaya (« langue de feu » en quechua), haut de 5 967 m. Septième plus haut volcan actif du monde, son nom signifie langue de feu en quechua. Il crache régulièrement d’énormes panaches de fumée. Il ne manquerait plus que nous soyons confinés à cause d’une éruption ! Pas d’inquiétude, le niveau d’alerte est moyen en ce moment…

Une autre ballade nous permet d’admirer l’amphithéâtre naturel tout proche du village et de traverser les champs en terrasse. Les cultivateurs que nous croisons nous regardent un peu comme des aliens, surpris de voir qu’il reste encore des touristes dans la région. Chaque randonnée recèle son petit challenge : c’est une nouvelle traversée à gué pour celle-ci. Un pêcheur croisé au bord de la rivière a toutefois la gentillesse de faire traverser Sarah et Thomas sur son dos.

Nous découvrons également le village de Yanque de ses hauteurs en montant jusqu’à 3.800 m.

Heureusement, les mesures de confinement sont appliquées avec une certaine souplesse à Yanque. La circulation dans le village et la campagne environnante est relativement libre, toujours avec le masque. Au-delà par contre, les restrictions se font immédiatement sentir : toute entrée ou sortie du village par la route est filtrée par un barrage de police. Les quelques trajets jusqu’à la ville de Chivay, la ville la plus proche pour bénéficier d’un plus grand choix de magasins et retirer de l’argent, nécessitent de respecter une procédure particulière : donner le motif du trajet au policier en faction à l’arrêt de bus (au choix : médecin ou banque…) , donner son nom et numéro de passeport, pas plus de 6 personnes dans le collectivo avec un siège laissé libre entre chaque passager ; et au retour au village, prise de température, lavage des mains au gel hydroalcoolique et désinfection des roues du véhicule…

Par ailleurs, l’ambiance avec les familles françaises est excellente et les enfants sont ravis d’avoir de nouveaux compagnons de jeux. Les bonnes bouffes et le pisco permettent de maintenir le moral des adultes… A l’occasion d’un anniversaire, nous partageons avec la famille de Hilde un très bon moment autour d’un cochon grillé. Ils nous ont même fait l’honneur de revêtir leurs vêtements traditionnels de fête.

RECETTE DU COLCA SOUR (variante du pisco sour)

Le « sancayo » est un fruit andin rond et vert, produit par un cactus de plus de deux mètres de haut à 3 500 mètres d’altitude. Il a été oublié pendant plus de 500 ans par le peuple péruvien, où seuls les paysans très pauvres le consommaient. Dans certaines régions, seuls les oiseaux se nourrissaient de ce fruit. Il est maintenant réputé dans la région de Colca.

Ce fruit, également connu sous le nom de « coupe-faim », apporte de la vitamine C et du potassium (cinq fois plus que la banane). Il a également des propriétés naturelles qui éliminent la gastrite, la constipation, l’obésité, le cholestérol, et prévient également le cancer. Une bonne raison pour faire des apéros !!

– 2 doses de pisco (dose de 4cl environ)
– 1/2 fruit sancayo
– 1 dose de sirop de sucre
– 1 blanc d’œuf
– Glaçons
Mettre le tout dans un mixer, et hop, appuyer sur le bouton. C’est fini !

Un nouveau rituel s’instaure avec le rafraîchissement du temps : les veillées autour du feu. Nous nous rapprochons de l’hiver et même si les journées sont douces et ensoleillées, les soirées sont fraîches et la nuit, il gèle… Thomas se découvre une nouvelle passion : alimenter le feu en feuilles d’eucalyptus.

Ce confinement ne ressemble finalement pas tant que ça à un confinement. Nous sommes parfaitement conscients de bénéficier de très bonnes conditions de vie au regard de la situation. Le choix de s’éloigner d’une grande ville a probablement été payant et notre « déménagement » à Yanque nous redonne un peu de souffle. Il n’empêche… L’immobilisation depuis bientôt 3 mois est frustrante et l’incertitude sur la suite de notre périple est pesante. Nous avons fait le choix de rester coûte que coûte, il nous reste donc à attendre et à espérer. Espérer qu’à compter de juillet la circulation sera de nouveau possible à l’intérieur du pays, et attendre que les frontières rouvrent pour poursuivre notre aventure.

Prochaine étape : Ah ben ça, nous aimerions bien le savoir…

LES BONS PLANS DES 8 PIEDS :

Chambre pour 4-5personnes, à Yanque. On y va les yeux fermés !
Casa Bella Flor, chez Hilde Checca
Calle Cusco 303 – Yanque
casabellaflor.colca@gmail.com
+51 952 240 141
+51 927 260 351 (Flor via whataspp)
https://www.facebook.com/casabellaflor/

6 réflexions sur “Yanque, confinement (épisode 2) dans le Pérou authentique

  1. Yves Sulpice dit :

    Bonjour à vous quatre.
    merci pour ces magnifiques reportages et toutes ces superbes photos. Je deviens accro à vos envois qui sont tellement intéressants pour « un vieux » de 70 ans, qui a substantiellement voyagé dans sa vie antérieure mais qui garde une formidable curiosité pour notre planète et les peuples qui y vivent. Vos envois sont particulièrement dépaysants et bienvenus dans cette période post-confinement en France.
    Encore mille mercis à vous et dans l’attente de la suite de vos envois.
    Amitiés

    Aimé par 1 personne

  2. Jean Pierre Gaschin dit :

    Un confinement somme toutes plutôt sympathique avec des expériences inoubliables.
    On croise les doigts pour la suite.
    J’ai vu que Arnaud s’était facilement mis à la chicha hé hé.
    Bonne chance.

    Aimé par 1 personne

  3. creusoise dit :

    merci pour le partage de votre expérience ; j’appends bien des choses sur les locaux !
    que de belles photos aussi ! bref , c’est un plaisir de vous lire … et j’attends le prochain épisode !
    c’est bien que vous ayez pu changer de site de confinement , ne serait-ce que pour éviter le spleen de ne plus voyager … et puis côtoyer d’autres familles françaises va faire du bien à tout le monde , adultes et enfants !
    bonne continuation !

    Aimé par 1 personne

  4. Élise dit :

    Quel bonheur de vous lire. Et oui, malgré votre immobilisme vous nous faites voyager, on y serait presque à regarder au loin le paysage qui s’offre à vous ! Grâce à cette pause, vous et vos enfants allez garder en mémoire une expérience inoubliable. Courage pour l’attente et régalez vous du présent en attendant le futur qui vous fera vivre la liberté à 1000%!

    Aimé par 1 personne

  5. Cécile Bonmartel dit :

    Bonjour,
    Ravie de constater que votre expérience est riche malgré le confinement. Vos photos et vos commentaires nous font voyager, c’est un vrai bonheur.
    Continuez à nous faire rêver !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s