Croisière vers le Cap Horn

La fin de notre séjour à Ushuaïa signifiait pour nous le début de la remontée vers le nord de l’Amérique du sud, par le Chili. Nous n’imaginions pas aller encore plus au sud, mais quand l’opportunité d’embarquer en dernière minute pour une croisière s’est présentée, nous n’avons pas hésité très longtemps. Imaginez : naviguer pendant 5 jours jusqu’en Antarctique (ah non, ça c’est quand on aura gagné au loto) …, dans les parties les plus reculées de l’Amérique du sud jusqu’à Punta Arenas, dans le détroit de Magellan, en longeant la cordillère Darwin et en passant par le mythique cap Horn dans le passage de Drake (le bout du bout du monde quoi…). Les enfants ne sont pas au courant et s’imaginent devoir passer 20 heures dans le bus. Quel plaisir de voir leur tête quand ils découvrent le bateau quelques minutes avant d’embarquer.

Notre bateau, le Ventus Australis, est tout confort sans pour autant être dans les conditions de « la croisière s’amuse » : 130 passagers maximum, débarquements en zodiac pour les excursions et une navigation qui doit s’adapter aux conditions climatiques extrêmes de ces eaux (le vent peut atteindre plus de 190 km/h à certains endroits. Au cours de notre navigation, nous n’aurons qu’une petite pointe à 92 nœuds, soit environ 170 km/h…).

Cette première parenthèse « confort » de notre voyage (chambres avec vue imprenable sans vis à vis, pas de cuisine ni vaisselle à faire, open-bar…) arrive peut-être un peu trop tôt (ne pas s’habituer, surtout ne pas s’habituer), mais tant pis ! Les excursions, en revanche, ne sont pas tout confort et s’effectuent dans les conditions météo du moment (il vaut mieux avoir du change ou des vêtements étanches). Le temps pouvant changer en quelques minutes, il est même demandé pour certaines excursions de garder le gilet de sauvetage sur soi pour pouvoir ré-embarquer très vite. Le débarquement au Cap Horn n’est d’ailleurs pas garanti par la compagnie.

Les débarquements se déroulent selon un rituel bien rodé : enfiler le gilet de sauvetage, rappel des consignes de sécurité en zodiac, accrochage du porte-clés de notre numéro de cabine sur le crochet correspondant (pour que l’équipage sache qui est sorti en excursion et qui a éventuellement été oublié…), nettoyage des chaussures et embarquement sur le zodiac quel que soit le temps tant que la mer est praticable.

Globalement, nous avons plutôt eu de la chance et avons pu accéder à plusieurs glaciers de la cordillère Darwin ainsi qu’à la terre de feu chilienne (parc national Alberto de Agostini). Accompagnés de guide locaux, nous avons appris que les premiers habitants de ces terres, les Yagans ou Yamanas , seraient arrivés sur ce territoire avant qu’il ne devienne une ile, il y a environ 10.000 ans.

LE SAVIEZ VOUS?
Les Yagans étaient une population nomade. « Etaient » car ces indiens ont été décimés au début du 20ème siècle par les colons européens arrivés en Patagonie. (ils n’étaient plus que 250 environ dans les années 1920). Ils étaient très petits et passaient les trois-quarts de leur temps accroupis, si bien que leur colonne vertébrale s’est déformée de génération en génération. Ils étaient si peu habitués à marcher sur la terre ferme qu’ils se tenaient sur une jambe, puis une autre, marchant courbés en avant (quand Darwin les a étudiés, il a considéré qu’ils n’appartenaient pas à l’espèce humaine…). La déformation de leur colonne était telle qu’il leur était impossible de se tenir debout, ce qui a contribué à leur disparition lorsque les colons leur ont imposé les règles de vie à l’européenne. Ils se déplaçaient dans les chenaux de la région dans des canoés faits d’écorces de lenga (arbres de la région), chassant les oiseaux et les loutres de mer. Du fait du froid très humide, ils vivaient avec très peu de vêtements et s’enduisaient le corps de graisse animale. Seules les femmes conduisaient les canoés, et les enfants maintenaient le feu sur le bateau (… en bois !). Si le feu venait à s’éteindre, la famille risquait de mourir de froid. Ils habitaient dans des huttes en bois (nommée « akar ») pouvant abriter temporairement jusqu’à 6 personnes. Ils les recouvraient d’herbe, de mousses et de peaux d’otarie. La structure faite de troncs d’arbres et de branches n’étaient pas détruite au départ des familles, afin qu’elle puisse resservir à une autre famille plus tard.

Les randonnées nous font également découvrir des barrages de castors. Il faut savoir que ces derniers ont été importés du Canada pour la revente de leur peau. Le problème, c’est qu’il fait beaucoup moins froid en Patagonie qu’au Canada (et oui!), et la fourrure des castors s’est s’amincie au fil des années. Leur commerce ne s’est donc pas révélé florissant et les élevages ont été finalement abandonnés. Les castors, faute de prédateurs dans la région se sont multipliés et sont devenus un vrai nuisible pour les forêts de la région.

Entre chocolats chauds, repas préparés avec soin par le chef cuisinier du bateau et leçons de math et français pour les enfants, nous avons navigué en zodiac entre les glaçons et parfois pu débarquer au pied des glaciers. Le glacier Pia est le premier que nous découvrons. Les yeux sont grands ouverts ; c’est spectaculaire. Nous ouvrons également grand les oreilles. Ce qui est tout aussi surprenant, c’est le bruit que fait la glace en craquant, car le glacier se déplace.

La cordillère Darwin constitue le massif le plus austral de la cordillère andine. Nous avons conscience que peu de personnes naviguent par ici. Au fils des jours, nous découvrons également les glaciers Porter, Aguila et Condor.

Enfin, nous avons eu la chance de bénéficier d’une mer exceptionnellement calme pour débarquer sur l’île Horn. Sa pointe sud est le légendaire cap Horn des navigateurs près duquel environ 10.000 marins ont péri (une sculpture de goéland géant leur rend hommage). L’île, en permanence fouettée par le vent, abrite un phare… et une famille !

Le maître des lieux est Adan Otaiza, un officier de la marine chilienne. Lui, sa femme et ses deux filles, Paz, 11 ans, et Sofia, 6 ans, ont accepté de passer 1 an sur l’île. Oui, oui volontairement ! Ils ont effectué une première mission il y a un peu plus d’un an « pour tenter l’expérience » et toute la famille a rempilé sans hésiter pour une deuxième mission lorsqu’il leur a été proposé de remplacer la nouvelle famille qui a apparemment moins bien vécu l’expérience et a demandé le rapatriement au bout de quelques mois… Ils bénéficient d’un minimum de confort moderne : une petite maison avec une chambre pour chaque enfant, un générateur pour l’électricité, la télévision, internet (du moins l’intranet de l’armée chilienne), la possibilité d’appeler la famille et les amis quand ils le veulent, et des grands congélateurs (ravitaillement par la marine chilienne tous les 2 mois ! Les bateaux de croisière, quand ils peuvent débarquer, leur apportent parfois quelques fruits et légumes frais car ils ne peuvent conserver que des pommes…). Tout comme nous cette année, ce sont les parents qui prennent le relais pour assurer la scolarité des enfants ; Le papa pour Paz et la maman (qui était institutrice) pour Sofia la plus petite. Il est difficile d’imaginer leur quotidien dans cet environnement tellement isolé et si peu hospitalier, mais nous ne doutons pas qu’ils vivent une expérience en famille exceptionnelle qui force le respect.

Sarah et Thomas se sont vus remettre par Paz, l’aînée, leur diplôme de cap-hornier. En remerciement, nous lui avons promis de lui faire passer une des Tour Eiffel miniatures que nous avons emportées pour distribuer au cours du voyage, mais laissées sur le bateau ce jour là. Aucun problème, l’équipage de notre bateau organise la livraison : la Tour Eiffel finit scotchée sur un arbre lors d’une excursion afin d’être récupérée par l’équipage de l’autre bateau de la compagnie qui effectue la croisière dans le sens inverse et qui doit donc passer au cap Horn le lendemain. Celui-ci ne pourra malheureusement pas débarquer sur l’île à cause des mauvaises conditions météo mais qu’à cela ne tienne : la mini Tour Eiffel a tout de même bien été livrée à Paz par… la marine chilienne (on ne connaît pas les détails mais même Amazon ne fait pas mieux) !

Après un bref passage assez mouvementé sur l’océan Pacifique, et l’annulation du débarquement sur l’île Magdalena pour voir des manchots, notre périple s’est achevé dans le détroit de Magellan à Punta Arenas, base de départ des expéditions chiliennes vers l’Antarctique. Nous voilà maintenant au Chili !


Prochaine étape : Si tu ne peux pas voir les empereurs, va voir les rois…

LES BONS PLANS DES 8 PIEDS :

Cette croisière Australis, on peut le dire, ne rentre pas dans un budget de backpacker. Néanmoins, il est possible de profiter de quelques offres qui permettent de réduire la facture :
– en décembre, pour un adulte acheté = un enfant gratuit (je sais, c’est écrit nul part !)
– en attendant la dernière minute, nous avons eu une belle remise.
Attention, il faut passer par l’agence européenne et non pas en local pour avoir droit à ces promotions : sabine@australis.com

Une réflexion sur “Croisière vers le Cap Horn

  1. Mrs C. dit :

    Ouh le bel article ! Belles photos, 8 pieds visiblement heureux à un bout du monde, croisière de luxe, chute d’un glaçon géant et surtout, surtout, l’aventure de la P’tite Tour Eiffel 🙂
    Question : en avez-vous profité pour vous pencher sur bord du monde ? Car oui, la planète est plate. Tant de gens le disent……..

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s